Ce dernier boire au sein, je le redoutais, mais je savais au plus profond de mon cœur qu’il approchait à grands pas. Il y avait des signes qui ne trompaient pas. Les boires s’étaient distancés depuis quelques semaines déjà par désintérêt de ta part, ce qui avait occasionné une baisse de production qui te donnait une quantité de lait insatisfaisante pour toi, mon bébé. J’avais commencé à contrecœur à compléter chaque tétée avec de la préparation pour nourrissons. Je savais très bien que je ne t’offrais pas du poison, mais la présence d’une forte culpabilité ne faisait qu’accentuer ce sentiment. Ne plus pouvoir te donner suffisamment de ce lait produit sur mesure pour toi était difficile à accepter, car il n’y avait rien de plus satisfaisant et beau que de te voir t’endormir au sein après une bonne tétée.

C’est ce soir que tu as pris ta dernière gorgée lactée à mon sein. J’ai tenté d’apprécier pleinement le contact de tes lèvres, ta succion animée, ton regard plongé dans le mien, ta petite main qui me caressait, mais je ne pouvais m’empêcher de pleurer. Tu ne comprenais pas trop ce qui se passait, cependant ta main qui touchait avec curiosité mes larmes me faisait du bien.

C’est ce genre de petit moment, juste entre toi et moi, qui va me manquer terriblement. J’ai l’impression de perdre ce lien physique unique et fusionnel qui nous a unis dès les premières heures de ta naissance. J’ai l’impression de perdre un superpouvoir nourricier me permettant de produire le meilleur lait possible pour toi et de combler ton estomac, peu importe où nous étions. J’ai l’impression de perdre une capacité unique me faisant sentir importante et bonne dans mon rôle de maman. J’ai l’impression de couper un premier cordon entre toi et le petit être que tu es encore. J’ai l’impression de perdre des moments cocasses pleins d’amour, et une multitude de petites choses qui sont inexplicables.

Et toutes ces petites pertes, aussi ridicules qu’elles puissent paraître, pèsent sur mon cœur de maman et je m’en ennuie déjà. Je suis en deuil de mon allaitement. La vie va si vite à tes côtés. Je sais que je gagnerai autre chose en perdant cet aspect, mais pour l’instant, je pleure la fin et je suis reconnaissante et débordante de gratitude d’avoir fait ce bout de chemin lacté collé nuit et jour contre toi mon bébé.


Eli