Le congé de maternité. Celui qu’on attend durant des mois tandis qu’enfle le ventre. Auquel on rêve, les yeux dans le vague au-dessus de l’écran d’ordinateur du bureau. Celui qu’on imagine être une succession ininterrompue de moments d’extase parentale. Un long congé dédié à la noble tâche de regarder grandir un petit humain fabriqué maison. Avec un bon timing, il est possible de profiter de deux, trois, voire quatre semaines de pur bonheur avant la naissance, à siester sur le divan en se flattant le nombril dans l’attente du fameux jour.  

Au retour à la maison, après l’accouchement, il y a la valse des visites. Toujours quelqu’un à la maison, les grand-mères s’échangent le petit paquet tout chaud et tout le monde s’offre pour en prendre soin pendant que maman se repose. On est encore dans la brume, béats d’admiration devant la merveille qu’on a mise au monde. Mon chum n’avait jamais été si attentionné. Il a fait plus de ménage en une semaine qu’en quatre ans.

Puis, le temps se tasse et les nuits s’allongent au fur et à mesure que les heures de sommeil s’amenuisent. Quand la réalité frappe en pleine face, quand l’autre parent retourne travailler après quelques jours, quelques semaines et que s’installe une routine abrutissante et éreintante, le désenchantement se fait sentir. Tu serais bien ingrate de te plaindre, chanceuse, tu n’es pas obligée d’aller au boulot et tu reçois une paye du gouvernement pour rester chez toi, maîtresse de ton logis.

Le « congé » de maternité, c’est avoir l’impression de ne rien faire de sa journée tout en n’ayant de temps pour rien. C’est découvrir l’ampleur du vide que recèle la programmation télévisuelle du mardi après-midi. C’est se réjouir d’une sieste juste assez longue pour avoir le temps de se laver les cheveux. C’est regarder les moutons de poussière danser dans la lumière du petit matin en écoutant le combat intérieur opposant le désir de dormir à celui de passer l’aspirateur. C’est pleurer en silence en accrochant son reflet dans le miroir. C’est pleurer de bonheur quand enfin les semaines d’abnégation de soi sont récompensées par un premier sourire. C’est se sentir inefficace, paresseuse, quand l’autre rentre du travail et que la vaisselle sale s’empile dans l’évier. C’est avoir mal partout à force de soulever, transporter, déposer, bercer, changer. C’est s’oublier, se mettre de côté, passer au second plan de sa propre vie.  

Qu’on se comprenne bien ; dans la forme, le congé de maternité tel qu’il existe aujourd’hui est une nette amélioration par rapport à ce qu’ont vécu nos grand-mères et même nos mères.  Il permet aux femmes de se consacrer à la maternité tout en s’assurant un revenu, certes modeste, ainsi qu’un emploi au retour. Il favorise l’implantation et le maintien d’un lien d’attachement solide entre le petit et sa mère. Véritable cure amincissante pour les finances familiales, il offre néanmoins un morceau de temps, un peu d’espace.

Au Québec, 90% des mères prennent un congé de maternité et parmi elles, 98% prennent aussi le congé parental. Bonne nouvelle, depuis l’entrée en vigueur du Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) en 2006, près de 80% des pères québécois se prévalent du congé de paternité, contre 30% en 2005. En revanche, 70% des papas ne prennent toujours pas de congé parental ; c’est-à-dire en plus des cinq semaines qui leur sont exclusivement réservées. Chez les couples de même sexe, les femmes sont avantagées. La mère qui a donné naissance a droit à toutes les prestations prévues tandis que sa conjointe peut bénéficier des prestations de paternité si elle figure sur l’acte de naissance. Les deux mamans peuvent se partager les prestations parentales selon leur souhait. Les couples formés de deux hommes, eux, n’ont pas droit aux prestations de maternité, réservées aux femmes qui donnent naissance. Cela les prive donc de dix-huit semaines à passer avec leur enfant, adopté ou né d’une mère porteuse.

Enfin. Revenons à nos moutons. Lors d’une formation sur l’attachement, à laquelle j’ai assisté pendant ma grossesse, un conférencier expliquait que la maternité – naturelle ou par adoption – provoque chez les femmes une diminution du quotient intellectuel et une multiplication du quotient affectif. Les mères deviennent de charmantes abruties bourrées d’amour. La nature l’a voulu ainsi pour favoriser, justement, le lien d’attachement qui assure la survie du bébé. En d’autres termes, le mommy brain. Alors, par respect pour toutes les charmantes abruties qui sacrifient leur vivacité d’esprit au profit du bien-être d’un enfant, je propose qu’on élimine la notion de congé.

Rebaptisons-le « réaffectation maternelle » ou « réorientation parentale ».

Vous me pardonnerez de ne pas inclure les papas dévoués. Le féminin l’emporte, ici.

Cet été, lorsque mon conjoint a pris son congé de paternité et que nous avons enfin pu profiter de plusieurs semaines en famille, j’ai compris à quel point il est primordial qu’une telle structure existe dans notre société. Il n’y a rien de plus précieux que ces jours bénis où l’enfant est entouré des deux êtres qui l’aiment le plus au monde.

Il reste que je n’échangerais pas ma place auprès de mon fils. C’est la relation privilégiée par excellence. La quintessence de l’intimité. Je sais que ces moments ne reviendront pas. C’est justement pour cette raison que j’aimerais que ma tendre moitié puisse en profiter autant que moi.